dimanche 4 mai 2008

Gabrielle Roy : Après 4 mois de mariage, elle a besoin de solitude

J’ai eu une idée. Une bonne. Quant à avoir une idée, aussi bien qu’elle soit bonne ! Je vous rappelle que je suis à lire « Mon cher grand fou … » de Gabrielle Roy ; 800 quelque pages de lettres à son mari, le médecin Marcel Carbotte. Je me proposais de lire un roman en parallèle afin de ne pas laisser s’écouler un mois sans un compte-rendu de lecture. Il faut garder la main ! Eh bien, je suis incapable de tromper Gabrielle Roy avec une autre histoire que la sienne. Je ne suis pas loin d’être hypnotisée par cette correspondance. Mon ingénieuse idée est de diviser mes commentaires en 3, 4, 5 parties, au besoin. En plus d’éviter un billet de 10 pages (!!!) à la toute fin, je ne risque pas d’oublier les vives impressions que me fait cette correspondance très spéciale.

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Ces premières lettres sont empreintes du grand amour que Gabrielle Roy porte à son mari. Ils sont mariés depuis à peine quatre mois et déjà Gabrielle s’éloigne car elle se sent incapable d’écrire un deuxième roman à Paris où son mari se perfectionne en gynécologie. Elle a besoin de solitude.

Pendant cette retraite volontaire à Genève, c’est désespérément qu’elle attend l’inspiration, le filon d’une histoire. Et pour ça, elle est convaincue qu’elle doit beaucoup se reposer, prendre soin d’elle et que l’on prenne soin d’elle. Dans notre temps moderne, on parlerait d’une dépression ou d’un burn-out, en 1948, son médecin parle de neurasthénie, ce qui ne fait pas du tout l’affaire de Gabrielle Roy.

Le succès retentissant de « Bonheur d’occasion » lui est tombé dessus comme la gloire sur le pauvre monde ! GB se remet du choc, pas loin du traumatisme, causé par ce succès inespéré. Pensez à quelqu’un qui gagne un gros lot, il doit digérer, assimiler le bouleversement. L’écrivaine laisse entendre qu’elle a été assaillie par les médias et ne semble pas avoir la nature pour affronter ça. Voilà d’ailleurs pourquoi cette correspondance est précieuse pour connaître une très grande écrivaine qui s’est peu dévoilée de son vivant, accordant de rares entrevues.

Je suis subjuguée par Gabrielle Roy. Premièrement, par son style prolifique et constant, elle écrit en moyenne une lettre et demie par jour à son mari (en même temps que d’autres correspondances) et à chaque fois, le style soulève mon admiration. Elle a un vocabulaire précis, riche, son style est grandiose et, en plus, il dévoile son être intime et paradoxal. GB est complexe et je ne me lasse pas de me pencher sur les êtres complexes, particulièrement quand ils ont la vocation d’écrire.

Elle n’hésite pas à s’éloigner de son amoureux, elle en est déchirée même, mais elle désire prolonger son séjour loin de lui pour se mettre en état d’écrire. En plus, elle a des envolées émotives et sentimentales hors du commun et brusquement atterrit sur un détail très prosaïque.

C’est à la demande expresse de Gabrielle Roy que cette correspondance est publiée après sa mort. Nous avons la chance au même titre que son mari de lire ces lettres et de s’approcher de sa vie personnelle riche de rituels précis pour attiser l’inspiration.

7 commentaires:

Caro[line] a dit...

C'est une bonne idée de fractionner ton compte-rendu ! Cela nous permet de t'accompagner pendant ta lecture. :-)

Venise a dit...

@ Caroline : Merci de m'encourager dans ce sens-là. Je suis d'un humeur douteuse quand j'aborde un auteur qui n'est pas récent. J'ai peur que ça n'intéresse personne. Idéalement, j'aimerais y rajouter un court extrait pour démontrer mon propos et là, j'avoue que je doute encore plus. Mais ton commentaire me stimule à trouver !

Danaée a dit...

Gabrielle Roy, même si elle n'est pas un auteur "récent" ne se démode pas.

Tu sembles aimer beaucoup ta lecture en tout cas. Moi, j'aime tellement cette auteur, personnellement, je n'ai pas à être convaincue!

En passant, j'avais cru comprendre que Gabrielle Roy et son mari avaient surtout une relation d'amitié, et non d'amour... en fait, certains disent que le mari était en fait homosexuel et que leur mariage était un arrangement. Un "front" (excusez l'anglicisme) pour le monsieur, et une sécurité pour GR, qui pouvait ainsi avoir une vie tranquille, sans obligation de maternité. Bref, juste l'écriture dans sa vie. Aux côtés d'un bon ami.

Qu'en penses-tu, selon ce que disent les lettres? Est-ce que cette hypothèse tient la route?

Venise a dit...

@ Danaée : Il y a un fond de vrai mais il y a plusieurs nuances à y apporter. J'ai lu sa biographie "Une vie" de François Ricard, qui l'a connue à la fin de sa vie et à qui elle a d'ailleurs confié ses écrits. La Détresse et l'enchantement aussi et un recueil de lettres à sa soeur "soeur", tous ces livres dévoilent des pans de sa vie.

Je ne me souviens plus clairement où j'ai entendu parler de l'homosexualité de son mari, c'est un fait non étalé mais pas caché non plus. La rumeur d'une amitié sans amour tient la route mais pas au début de leur relation, je ne crois pas. Il est vraiment question d'amour, des lettres intimes de cette teneur peuvent rarement être complètement une frime. On a tous déjà vu une homosexualité non avouée en début de vie et qui se "déclare" un moment donné. J'opte donc pour cette hypothèse, en considérant combien, à cette époque, c'était difficile à vivre.
La personne, Sophie Marcotte, qui a colligé ces lettres donnent des explications au fur et à mesure de leur vie. En ce moment, Marcel Carbotte répond à Gabrielle Roy à chaque jour (on le sait même si ces lettres à lui sont très partiellement publiées). Il semble très démuni face à l'absence de GB. Je lis entre les lignes qu'il n'est pas vraiment bien dans sa peau puisqu'il n'aime pas la solitude, tout au contraire de GB. Sophie Marcotte explique que Marcel finira par ne même plus répondre à GB. Progressivement ? Brusquement ?

Ma curiosité est piquée à plusieurs niveaux, cette femme est mystérieuse, son mari aussi, et donc, leur relation.

Leur histoire aurait pu s'écrire autrement mais ils avaient deux destins, un devait découvrir et assumer sa sexualité et peut-être que GB a contribué à ce fait.GB avait aussi à découvrir qui elle était. Je n'irais pas jusqu'à dire qu'elle a choisi de marier un homosexuel mais qu'elle en a finalement trouvé des avantages, dont celui de pouvoir se consacrer entièrement à sa vocation. Elle est entrée en "écriture" comme on entre en religion.

Ce sont mes suppositions du moment, peut-être se préciseront-elles ou changeront-elles en cours de lecture.

Caro[line] a dit...

Ne doute pas et fais les choses comme tu les sens !

Personnellement, j'aime que tu me parles de GR car elle semble (*) être un auteur québécois important. Cela me permet de faire sa connaissance. De plus, cela va peut-être m'inciter à - ENFIN ! - me plonger dans Bonheur d'occasion que j'ai chez moi. :-)

Quant à mettre un extrait, je n'ai aucune objection ! De toute façon, libre à chacun de lire ou pas. Si tu penses que ça aide à illustrer ton propos, fais-le !

(*) J'ai honte d'écrire cela, mais en tant que française, je ne connais pas trop les références de la littérature québécoise.

Cuné a dit...

J'ai lu tout ce que j'ai pu trouver de Gabrielle Roy, j'éprouve une vraie tendresse pour sa plume si élégante. C'est un plaisir de te suivre dans ta lecture de sa correspondance, tu as eu une merveilleuse idée, Venise !

Venise a dit...

@ Caroline : Ces encouragements me font chaud au coeur ! Je viens de terminer une autre étape dans ma lecture et j'hésitais, vais-je intercaler un billet d'info générale ou je continue avec elle. Vous (Cuné et toi) m'aidez grandement à prendre ma décision. Merci, vous me permettez de vivre ma passion !
@ Cuné : Tu l'as lancé le mot, "élégance". En la lisant, il s'est incrusté dans ma tête, c'est le qualificatif qui la caractérise le mieux. Et c'est justement ce qui me frappe, elle reste élégante dans sa prose quotidienne avec son mari. Cela équivaudrait pour moi à une personne qui a une posture gracieuse, même au déjeuner, en toute intimité.