mercredi 19 août 2015

Le tao du Taggeur de Serge Ouaknine

Bonjour ! J'ai programmé ce billet pour le jour où je serai à l'hôpital pour une opération importante : arthroplastie totale du genou droit. Je devrais être hospitalisée environ six jours. L'idée est de reprendre de longues marches.... et dans quelques mois, ce sera le tour du gauche.

J'en profite pour vous présenter un billet déjà publié à la Recrue. Un roman que j'étais pas mal certaine de ne pas aimer, les débuts ont été ardus et décourageants. Et puis .... voyez qu'il vaut la peine de persévérer parfois.

Un roman venu me chercher. Et j’étais loin.

Je l’avoue d’emblée, j’éprouve une certaine difficulté avec les histoires morcelées et ce roman se présente en 187 paragraphes numérotés avec des titres assez longs. Il faut donc que le sujet et le ou les personnages exploités me séduisent. Au départ, cela n’a pas été le cas. Pas du tout même.
Le personnage principal disserte sur l’univers du tag et on le sent meurtri et amer. On apprend la différence entre un graffiti et un tag, un style ou un autre. Le moment de taguer, la beauté du geste, sa pureté, même si pour la préfecture, tout tag reste de la souillure. Un discours un peu pointu pour celui qui, comme moi, ne s’est jamais penché sur le sujet.

Avant même d’être tagueur, l’homme est itinérant; sans domicile fixe et surtout sans travail fixe. Il se donne la liberté de choisir sa misère. Il en a eu marre d’être exploité par les bonzes de la boite de pub pour laquelle il bûchait sans aucune considération pour sa créativité. Il a tout quitté de corps, mais pas encore d’esprit.    

Une femme m’a aidée à accueillir cet être amer, ronchonneur, apprivoiser son soliloque sur la place de l’art dans sa vie : Leily, jeune étudiante chinoise qui l’accueille dans son minuscule logement sous les combles. La relation entre ces deux personnes, dans une vie que l’on sent entre parenthèses, demeure fascinante. Grâce à cette femme, on découvrira mœurs et coutumes chinoises fort intrigantes. Sa détermination, sa sagesse et son dévouement nous élèvent. Et pour celui qu’elle finira par appeler son Panda, elle aura cette phrase qui pour moi résume son essence : « Pour moi, tu n’as jamais été un tagueur, mais un poète qui cherchait sa parole. »  

Cette affirmation pourrait d’ailleurs s’appliquer autant à l’auteur qu’au personnage. Combien de passages j’ai dû relire pour les comprendre quand, en fait, j’aurais dû les laisser filer comme le cours d’un fleuve.

mardi 11 août 2015

Grand entretien avec Serge Bouchard aux Correspondances d'Eastman

Serge Bouchard est un conteur
L'arrivée...
« Comment allez-vous ? » est la première question de Catherine Voyer-Léger. Pensez-vous qu’un Serge Bouchard va répondre en s’épanchant sur ses petits bobos ? C’est mal connaître l’anthropologue qui entraine dans ses réponses toute la société avec lui. La question « Comment ça va ? » est un code, une clé sociale qui ne veut pas dire grand-chose. Quand ça va mal, c’est déjà rendu trop loin pour en parler et être corrigé.

La salle était bondée. L’homme attire. Faut dire que c’est un conteur hors pair. Je le réalise plus que jamais en rédigeant ce Café à l’aide de mes notes. Je réalise que rien d’extraordinaire n’a été dit, mais pourtant, nous étions tous subjugués, car la manière de le dire n'est pas sur ni entre ces lignes. C’est une question d’amour, nous aimons cet homme. Et s’il y a une personne qui comprend ce que j’avance là, c’est lui. Quand il parle de son amitié indéfectible pour son compère Bernard Arcand mettant de l’avant combien ils étaient des êtres différents, leurs avis divergeaient couramment, son ami était religieux, conventionnel, mais qu’importe, ils s’aimaient tous les deux.

Complicité
Quel beau sourire !
S'il n’a pas tout de suite répondu comment il allait, au cours de l’entrevue, il dira qu’il a de la misère à se trainer (sic) et qu’à 68 ans, le camion de la vie lui a passé sur le corps. À notre époque, si tu es malade, c’est de ta faute, si tu en meures, c’est de ta faute. On est loin de nos ancêtres qui se berçaient sur le balcon en contemplant le paysage, il faut faire du ski, jouer au tennis, au bridge… On augmente le temps d’être vieux.

Heureusement, son travail se situe au niveau intellectuel, avance l’animatrice (peut-être pour l’encourager !). Il tombe rapidement dans la dérision : « Ah oui, maintenant, il faut muscler son cerveau » (rire devant son ton très sarcastique). La peur de perte de mémoire est intense, s’il oublie ses clés, il atteint d'Alzheimer !

La peur est normale, saine. Il est recommandable d’avoir peur. Si on rencontre des ours par exemple, vaux mieux en avoir peur, sinon on est à risque (autre rire). Le courage est une suspension temporaire du jugement. J’ai admiré Catherine V.L. qui le ramène sur le courage intellectuel. À cette voie qui s’ouvre devant lui, il s’allume, avance vers l’engagement. Un courage souhaitable est celui de s’engager, ce qui implique nécessairement, l’endurance. Devenir quelqu’un, c’est long, ça exige du temps. Il haïssait l’école pour mourir (C’est plate l’école, et on devrait le dire aux jeunes au lieu de faire semblant !) et il a été se chercher un doctorat.

Catherine Voyer-Léger a mis l'homme en lumière
Chez lui, il y avait un seul métier qu’il était exclu qu’il choisisse : camionneur. C’était le métier de son père qui n’avait pas été à l’école. Pour ses parents, les études avancées de leurs enfants, c’était leur vengeance. Ses parents étant anticléricaux, ce sont les études qui faisaient office de religion dans la famille, par exemple, il devait rédiger des rapports de ses lectures. Il a été élevé dans l’Est, près des raffineries, toutes ces cochonneries-là sont soufflés vers l’Est, tandis qu’à l’Ouest, l’air est pur pour les riches. Il a bouffé de la pollution toute sa jeunesse, a jamais porté un casque de vélo et même pas eu de frein quand il pédalait. Il s’en est sorti vivant.

Tout jeune, il est parti au Labrador avec le désir ardant d'apprendre la langue Innu. Il est arrivé sur ces terres, neuf et ouvert sur l’autre, et il a été accueilli à bras ouverts. C’est un peuple moqueur, où le rire est important, ce n’est pas toujours l’idée que l’on s’en fait. Quand il est revenu au Québec, c’était la crise d’octobre, il s’est senti déconnecté, d’autres paysages s'étaient imprimés sur son iris.

Il a des enfants, des petits-enfants, il dit vivre sur une autre planète que la leur. Sa petite-fille est branchée, elle se promène reliée à des fils, comme à un soluté…. Je vais me faire tuer en sortant, dit-il en catimini. Contraste frappant entre son enfance où, pour attraper un morceau de musique de 2 minutes 4 secondes, il fallait écouter les émissions de radio qui en intercalaient et maintenant où un petit gadget en contient des centaines. Il s’exclame sur la liberté de son enfance. Pas de camp de jour ou de soir, juste de la liberté du 23 juin au 6 septembre ! Le temps lui appartenait.

Concentration, pas question d'écrire n'importe quoi...
On n’était pas accaparé par les écrans dans son temps, il y en avait un, le téléviseur, et il fallait le ménager et ménager ses yeux. On pouvait s’abîmer les yeux à regarder la télévision, disait la croyance populaire. Une émission de prédilection chez lui, la lutte du mercredi avec des petits nains. La menace planait toute la semaine, il fallait être sage pour y avoir droit !

Longue file pour la dédicace après la causerie
Il se donne le droit d’être nostalgique, même si elle a mauvaise presse. Elle est bonne à consommer, c’est une manière de s’inscrire dans la temporalité. Une manière de faire ressortir l’actualité. Car, après tout, quelle est la définition d’un jeune ? Un jeune n’est rien d’autre qu’un futur vieux.

Pour ceux et celles qui aiment le suivre, il est à l'émission C'est fou à Ici Radio-Canada tous les samedis de 19 h à 20 h. Catherine Voyer Léger y a parfois des chroniques. D'ailleurs, leur complicité était palpable.

dimanche 9 août 2015

La parole conteuse : Les Correspondances d'Eastman

Audrey Wilhelmy
N’est-ce pas un joli titre de causerie ? Catherine Leroux (La marche en forêt et Le mur Mitoyen), Simon Boulerice (Plus léger que l'air), et Audrée Wilhelmy (Oss et Les Sangs) l’ont servi avec verve et brio. La très intense animatrice, Sarah Rocheville les a stimulés à se dévoiler, son enthousiasme donnant le ton à ce Café frémissant de vie. D’entrée de jeu, elle les a béni chacun d’un qualificatif : Catherine Leroux : légendaire - Simon Boulerice : feu d’artifice - Audrey Wilhelmy : corsé

Catherine Leroux - songeuse
Animatrice se prépare ...
Simon Boulerice - mode expressif
Commençons par Catherine Leroux, la plus réservée. Remarquez que c’est assez facile de le paraitre à côté des autres ! Née en 1979, elle vient de Rosemère et, attention, je m’adresse à ses nombreux fans, son troisième titre « Madame Victoria » sort en septembre chez Alto. Exclamation de l’animateur « encore un titre inspirant ! ». C’est Mur Mitoyen qui était sous la lorgnette et l’auteure a particulièrement parlé du couple des petites sœurs qui se dépose dans le roman d’une manière ordonnée, calculée, l’auteure utilisant même l'expression d'une manière « mathématique». Ce n’est pas loin de l’obsession. Elle place, déplace, ordonne et exclue l’asymétrie. Elle va jusqu’à ajouter le 7 degrés de séparation entre les humains, ce qui devient un réel casse-tête. Il a également été dit qu’elle ne s’adresse à personne mais à une idée.

Pour Simon B, les héroïnes vertueuses sont sans intérêt, on le croit d’emblée avec sa Javotte (quel prénom laid, s’exclame-t-il !), cette peau de vache (sic) et Anastasie, ces sœurs méchantes, mesquines, à l’âme mal lunée. Je pense qu’il aime faire éprouver des sensations fortes à ses lecteurs, qu’ils n’aient pas besoin de se pincer pour vérifier s’ils sont encore en vie. Ce jeune homme porte une bombe de joie à l’intérieur de lui, toujours prête à exploser. C’est l’impression qu’il me donne et, il faut que je le dise, cela me fascine complètement. Ne serait-ce que parce qu’il dit tout, qu’il ne semble pas connaître la censure. Par exemple, lorsqu’il est monté sur l’estrade, il était excité de réaliser qu’Audrey W. et lui ont une inspiration commune : l'oeuvre de Walt Disney. Il lui lance même « Tu es ma sœur ! ». Malgré son côté givré, il garde les pieds sur la terre ferme au niveau de ses inspirations, par exemple, les lieux de ses romans sont souvent tirés d'où il est né : St-Rémi. 

Toute sage dans sa jolie robe
Audrey Wilhelmy, que je mélangeais avec Pascale Wilhelmy, je m’en confesse (gare, il y a également l’auteure Mylène Wilhelmy) a publié Oss et Les sangs, est née en 1985, a un doctorat en lettres et tient un blogue soutenu et, d’après l'animatrice Sarah Rocheville, se compromettant dans les qualificatifs : elle est dotée d’une écriture furieuse, pleine, généreuse, volontaire et sérieuse. Rien que ça ! Les narratrices dans « Les sangs », ne veulent pas être contrariées, et avec raison. Elles ne doutent pas. La jeune auteure opte pour l’univers du conte, une des raisons est l’absence de contraintes morales et sociales. Oss fut son œuvre de maîtrise et son directeur littéraire fut sans pitié, encourageant les coupures drastiques. Par exemple : tu as de la difficulté à faire parler un personnage, tue-le. Pour cette première œuvre, elle a choisi un endroit clos, circonscrit. « Chaque mot tombe à la bonne place » confirme l’animatrice. Pour Les Sangs, c’est du Barbe Bleue mais l’attention se porte sur les femmes qui désirent être tuées. Pourquoi ? C’est leur journal respectif qui nous le révèle.

Cela lui arrive d'être tranquille
Sarah Rocheville - Intense !
Chacun s’est exprimé sur l’enfance, le thème après tout. Catherine L. a répété une phrase d’Anne Dorval « C’est grave, l’enfance ». Pour Audrey W. enfant, tu suis, tu subis, tu te poses pas de question. Elle avait 4 sœurs et son père les amenait près du fleuve pour donner du répit à sa mère.  Simon B. a fait allusion au désir trop encombrant des ados. Impossible à contenter.

Nicole Fontaine
Catherine Leroux - plein sourire
Bref, une causerie pétillante, sautillante. Catherine Leroux, toute de rouge vêtue, nous a offert son plus sourire lorsque Nicole Fontaine (auteure et conseil d'administration de l'évènement) lui a parlé de Mur Mitoyen choisi pour l’activité « Un livre-un village » qui consiste à ce que tout le village le lise pour ensuite partager ses commentaires. Belle manière de délier les langues et encourager une auteure par l’achat d’une « tonne » de copies !


samedi 8 août 2015

L'enfance par elle-même : Les Correspondances d'Eastman

À droite Elsa Pépin, Andrée A. Michaud
À gauche Marie-Josée Martin
Un Café causerie où la communication n’a pas été à son meilleure malgré la bonne volonté de chacune. Ceci dit, cette causerie apporte tout de même son lot de réflexion.

Dans Un jour, ils entendront mes silences, Marie-Josée Martin a mis en scène une fillette de 5 ans qui ne bouge pas et ne parle pas. Elle est morte, ce que le lecteur apprend d’entrée de jeu, elle s’adresse donc au lecteur. J’ai été un certain temps à penser que le personnage avait 5 ans tout au long du récit, heureusement que l’auteure a précisé qu’elle finissait par atteindre l’âge de 12 ans.

Bondrée, ce roman que j'ai tant aimé est celui de plusieurs frontières, dont celle qui sépare l’enfance de l’adulte, comme l’héroïne, 12 ans. Elle dit s’être fait plaisir en parlant de son enfance, et des années 60. Elle tenait à faire revivre un lieu, celui de ses souvenirs, là où elle prenait ses vacances scolaires. L’enfance n’est pas aussi idyllique ni aussi insouciante que l’adulte le voudrait. Les enfants s’imprègnent de l’inquiétude des adultes, Bondrée en est un bon exemple. Les adultes pensent bien faire en cachant la vérité aux enfants, pourtant, ne pas savoir les fait inventer et s’inquiéter. Prendre peur. Elle en profite pour faire une distinction entre la naïveté et l’insouciance chez l’enfant

Avant le début : Andrée A. Michaud
Marie-Josée M. a pris le temps d’entendre clairement la voix de l’enfant qu’elle voulait mettre en scène. Trouver le ton juste pour un enfant, c’est beaucoup de travail. Un livre sur le mode intime puisqu’il n’y aura que le lecteur qui entendra l’enfant.  De sa propre enfance, elle a accumulé une abondance d’observations des autres enfants handicapés, particulièrement de leur difficulté à communiquer. Cela l’a beaucoup aidé pour installer de la crédibilité à son personnage qui ne parle pas, ni ne bouge.

Elsa Pépin a demandé pourquoi ne pas parler de l’enfant à la troisième personne au lieu d’à la première ? J’ai aimé la réponse franche et sans fard de A. Michaud : « Je ne sais pas. Dans mes romans, c’est toujours la première personne qui me vient naturellement » Marie-Josée M. trouve que la première personne s’impose quand tu veux une œuvre intime, ce qu’elle tenait à livrer.
Elsa Pépin les a amenées sur le thème des enfants et la mort. Andrée M. affirme qu’un enfant ne croit pas à la mort, c’est un concept trop abstrait. Elle-même a perdu son père jeune et elle est restée convaincue, enfant, qu’il allait revenir. L’enfant peut avoir peur des fantômes cependant.

Avant le début : moment de réflexion
Qu’est-ce que vous pensez de l’adage : La vérité sort de la bouche des enfants ? C’est un cliché, précise Andrée M., ils n’ont pas de filtre et pas de censure, ce qui est différent.
L’animatrice a suggéré que la littérature québécoise déborde de voix enfantines narratives, que nous en sommes spécialistes. Est-ce la peur de vieillir, est-ce un idéal de pureté que nous nous nourrissons ? Réponse des deux femmes : « C’est instinctif ». Je crois avoir vu clairement en leurs figures ou détecté dans leurs tons, qu’elles ne poussent pas leurs questions jusque là !

À la question : quels sont les livres avec des voix enfantines qui ont frappé votre enfance ? Pour Andrée M., c’est clairement les personnages du roman « Le nez qui voque » de Réjean Ducharme qui l’ont ravie. Elle aurait aimé être « eux ». Pour Marie-Josée, c’est le Petit Prince de Saint-Exupéry et Les Fous de Bassan d’Anne Hébert. À la question, si on écoute suffisamment les enfants, Marie-Josée a eu la judicieuse réponse qu’on les sous-estime surtout. À celle si l’enfant est narcissique et se croit le centre du monde ? Marie-Josée répond par la bouche de Corinne, son personnage principal qu’elle a placé dans une situation dépendante (handicapée) et détachée (morte).

André Vanasse tenait à s'entretenir
avec l'auteure à la fin du Café
Quand le corps est un poids lourd, l’imagination est une porte de sortie. Je ne sais pas à quel propos Marie-Josée a prononcé cette phrase mais comme je l’ai transcrite mot pour mot, et que je l'aime, alors je vous l’offre ! 

Les enfants, ces spécialistes de la peur, auraient-ils une connaissance innée du danger ? Non, tout au contraire, ils se croient invulnérables. Pas du tout conscient du danger, déclare l’auteure de Bondrée.

Est-ce que l’impuissance de l’enfance provoque une souffrance en lui ?  La réponse d’Andrée M. est un deuxième « Je ne sais pas ». Je pense que c’est à ce moment là, que j’ai entendu Marie-Josée M. passer la remarque sur un ton ch
armant, qu’elle laissait ses questions aux analystes littéraires ! Personnellement, j’ai adoré cette réponse.

Elsa Pépin est certes une analyste littéraire pertinente, mais elle a la fâcheuse manie d’inclure ses réponses dans ses questions, ce qui n’en fait pas des questions assez ouvertes. Elle gagnerait à utiliser le « je » à ce moment-là. D’ailleurs, elle a reformulée sa dernière question au « je » et elle a récolté des réactions plus vives de ses participantes.
Le plaisir de dédicacer de Marie-Josée Martin
(derrière accourt Catherine Leroux, robe rouge
& Audrée Wilhelmy, robe bleue)

vendredi 7 août 2015

Apprivoiser l’effroi de vivre : Les Correspondances d'Eastman

Caroline Allard & G.Pettersen
À mon avis, il y a que Tristan Malavoy pour surmonter ce thème aux allures mélodramatiques pour aller cueillir les confidences de trois auteures, somme toute, assez réservées.

J’ai trouvé un trait commun à ces trois gentes dames : elles sont « mortes de peur » mais s’emploient habilement, et laborieusement, à ce que rien n’y paraisse. J’en ai conclu qu’elles sont courageuses. C’est connu, le courage n’est pas d’éprouver des peurs mais de les affronter. Quelle belle démonstration elles nous en ont donnée ! Et bien plus, elles donnent le goût d’écrire pour tout le bien que ça semble leur faire. D’une manière ou d’une autre, il en ressort qu’elles se libèrent de leurs peurs en écrivant.

La première question fut pour Geneviève Pettersen (Madame Chose, La déesse des mouches à feu). Sa réaction prévisible sous un tel thème « Ah, c’est moi qui commence … » sur le ton inquiet d’une personne sur le bord d’un précipice. Après ce réflexe empreint d’effroi, elle répond d’un ton ferme et assuré. Plus rien n’y parait. En quoi l’écriture permet de dompter ses peurs ? De sa réponse, le mot « peur » rebondit d’une phrase à l’autre, elle a certainement peur de tout, mais cela ne semble pas l’empêcher d’oser, et j’arrive à me demander si ce n’est pas le contraire. Même chose pour Caroline Allard qui se libère de sa culpabilité en écrivant. Si l’on rit des tares ou des torts qu’elle expose sous forme de blagues, elle est absoute. Et même, ce faisant, si on n’en rit pas, juste le fait qu’un personnage le porte à sa place, la soulage d’un poids.

Pour revenir à « Madame Chose », celle-ci fait une scission nette entre la chroniqueuse et la romancière. Au niveau de la chronique, elle pense à ses lecteurs pendant qu’elle écrit, elle les jauge, elle se doute de la phrase qui va créer du remous. Comme romancière, elle n’y pense plus, elle se retire dans ses champs intérieurs. Elle tient mordicus à deux éléments : conserver le naturel de la langue et planter l’action dans un environnement qu’elle connait. Dans son premier roman, l’action est au Saguenay, d’où elle vient. Elle a eu peur, particulièrement du premier lecteur, son conjoint qui est lui-même auteur. J’ai trouvé frappant qu’elle parle de son héroïne ado, Catherine avec une grande familiarité, comme d’une grande amie.

Gauche G. Petterson - Droite C.Legendre
Nous avons eu de nouveau droit à la question à mille piastres : comment faire pour que le texte « témoin de vécu » se transforme en une œuvre esthétique. Je ne me souviens pas qui a risqué que c’est le même principe que de la traduction.

Claire Legendre, cette auteure française déménagée au Québec depuis quelques années est professeur de création littéraire à l'Université de Montréal. Malavoy a parlé d’une commande pour « Le nénuphar et l’araignée », elle préfère le mot invitation, puisque les éditions Les Allusifs lui ont donné page blanche pour parler de ses peurs. C'est un essai autobiographique, endosse le mot autofiction sans peur, ni reproche car elle admire Serge Dabrowski, le précurseur de l’autofiction (elle a donné un petit cours sur lui mais je ne m’en souviens plus). Elle a aussi déclaré que l’hypocondrie se règle quand une « vraie » maladie survient, et semblerait que ce soit son cas. On laisse entendre qu’elle a dû être opérer d’une masse maligne, Le nénuphar et l’araignée l’aborde, mais pas de front.

Caroline Allard nous a parlé de son quotidien qu’elle a tendance à romancer. Autrement dit, un statut facebook peut être de la pure fiction, elle transforme son entourage en personnages, tellement que sa cadette est devenue l’héroïne des Chroniques d’une fille indigne. Elle avait la fille idéale pour en faire un personnage de roman, une fantasque. Sa fille ainée, non. Autodérision rime bien avec autofiction, particulièrement pour Caroline Allard. À la période de questions, une dame lui a demandé où elle avait trouvé l’inspiration « Pour en finir avec le sexe » ; sur un ton incrédule, elle a demandé "Tout ne vient pas de vous?" Aussi rose qu’une rose aux cheveux blonds, Caroline a répondu « Oui, tout ça vient de moi » et elle a expliqué ses motivations en parlant de la position 69 qui la hérissait.
Pas besoin de vous dire qu’au kiosque Archambault, à la sortie du Café, j’ai vu plusieurs personnes feuilleter l’album. En passant, vous ne serez pas déçus si vous osez acheter cet album osé ! Malavoy a également fait remarquer que son roman Universel Coiffure était d’un autre registre, aux allures très disjonctés.

J’ai énormément apprécié ce Café avec trio d'auteures sous le mode intime, blogueuses et courageuses. Difficile d’en rendre la saveur, surtout sans appareil photo*, ni carnet de notes ! Cela n’arrivera plus, je les avais aujourd’hui et les aurais demain.

***Photos prises avant la séance de dédicaces après la tenue du Café littéraire

vendredi 31 juillet 2015

13e Édition - Correspondances d’Eastman : 6 au 9 août

Oui, incroyable, comme le temps passe ! Les Correspondances d’Eastman ont 13 ans cette année. C’est jeune. C’est l’adolescence débordante d’élan, mais encore près de l’enfance. Cette enfance, qu’on n’oublie jamais est justement le thème de cette année.

Encore une fois, ils sont nombreux à venir en discuter dans les populaires Cafés causerie (en pleine nature, sous un chapiteau).  J’en nommerais quelques uns, peut-être pas vos préférés, je vous invite à fouiller la programmation riche de belles surprises. Y seront Caroline Allard (mère indigne), Patrick Nicol (La baigneuse au milieu du lac), le prolifique Simon Boulerice, Andrée A. Michaud (le plus qu’excellent Bondrée), Catherine Leroux (Le mur mitoyen), notre grande poète Hélène Dorion, la mystérieuse Perrine Leblanc (L’homme blanc), le nomade Deni Yvan Béchard (Le bruit et la fureur).

Vous trouvez qu’il manque de loyaux soldats ? Euh, c’est que j’en gardais pour le dessert ! Kim Thùy, la pétulante, Dany Laferrière, le fier académicien, le marathonien, Robert Lalonde et le si sage Serge Bouchard. Leur vivacité d’esprit vous enchantera dans d’exclusives grandes entrevues. Attention, ceux qui les animent sont les assises de ces causeries et on les aime beaucoup : Tristan Malavoy, Catherine Voyer-Léger, Elsa Pépin, Dominic Tardif, le doyen Jacques Allard … et j’en passe. Vite, un petit couic de souris et le tout défilera sous vos yeux avec l’horaire, les prix, les résumés détaillés.

Le volet jeunesse s’impose, d’autant plus primordial que nous festoyons sous le thème de l’enfance : Simon Boulerice (Il est partout, ce gai luron !) Marianne Dubuc (L’autobus), Sonia Safarti, et le cœur jeune, enfantin, candide de notre Dany Laferrière.

Et que fait-on des soirées, lorsque la lune s’allume dans nos cieux ? On se rend aux spectacles. Jeudi soir, l’envol est donné par celle qui porte haut les mots : Chloé Sainte-Marie. Vendredi soir, Fanny Bloom, que l’on dit électrisante (commandité par Hydro Québec…. C’te blague !). En ce même soir, le spectacle-cabaret Lis Ta Rature avec David Gaudreau. C’est samedi, le 8 août que se tiendra le grand spectacle littéraire, une mise en scène de l’Amélanchier de Jacques Ferron avec l'actrice Johanne-Marie Tremblay.

Activités avec le stylo passeport
L’important, cela pourrait être la rose, car les jardins d’écriture sont florissants. Pas moins de dix jardins ou chambres ou pont ou sentier ou parc attendent votre inspiration et votre respiration calme et profonde.

Comme à chaque année, il y a le portage des mots, ces quelques kilomètres de sentiers en forêt parsemés d’installations artistiques qui permettent de découvrir des scènes de romans ou de bandes dessinées.

Le stylo passeport au coût de 12 $ (que vous conservez en souvenir) vous donne droit aux expositions et aux animations de toutes sortes. Que ce soit une lecture par Hélène Dorion, ou le thé avec Kim Thùy, restez alerte pour de ne pas manquer Dame Pamplemousse qui contera fleurette et amusera vos enfants en chœur, ou vos cœurs d’enfants. Et la chasse au trésor, elle, il ne faudrait surtout pas la manquer, pendant que la forêt se fait enchantée … de vous voir !

J’espère que votre curiosité est piquée. Si vous n’avez jamais mis les pieds aux Correspondances d’Eastman, c’est cette année que ça se passe. Seul, en duo ou en famille, sachez que pour les enfants sous la barre des 16 ans, c’est gratuit.

Sur place : Chapiteau d’accueil au centre du village, librairie Archambault, service de restauration, salon des artisans et navette entre les jardins d’écriture. Papiers, timbres, enveloppes, support à votre disposition à chaque lieu inspirant l’écriture d’une lettre, d’un poème, d’un conte ou d'une nouvelle !  Envolez-vous avec votre plume ... ou votre stylo !

Venez au pied du Mont Orford et de la lettre, à Eastman, le village de toutes les Correspondances !

samedi 25 juillet 2015

Au beau milieu, la fin de Denise Boucher

De temps en temps, je lis un “livre blanc” de Leméac. Êtes-vous comme moi, trouvez-vous qu’à notre époque où le visuel prédomine, ces bouquins tous semblables passent inaperçus ? Cela ne m’a pas empêché de lire Denise Boucher, auteure connue pour sa pièce à succès « Les fées ont soif ». La balance de ses œuvres s’active autour de la poésie, nous avons donc en mains son premier roman, écrit à l’âge de 75 ans.

Denise Boucher nous offre un roman fortement assaisonné au « je » identifié genre « épistolaire » : pas des lettres, des courriels. J’ai fini par oublier qu’elle s’adresse à sa grande amie Brigitte, partie « ailleurs » sans dire où. Tout au long du récit, j’ai eu l’impression qu’elle me parlait à moi. J’y vois qualité remarquable pour toute l’intimité installée elle et son lecteur.
Son personnage est « âgé », et ce n’est pas juste un chiffre en l’air, de beaux cheveux blancs, et une mamy aimante, non, on parle de la vieillesse et de ses limites ; celles du corps, de l’esprit et du budget. La vieillesse jumelée à la pauvreté ne fait pas bon ménage. On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire eh bien, cette personne âgée a une histoire car elle se frappe à ses limites, ce qui la sort de son bonheur quotidien.

Elle vit sous le même toit que son mari, Zut, que j’ai perçu comme un fantôme, tellement la place des femmes y est plus importante. Il est pourtant très présent, mais elle accorde peu d’importance à Zut, il est une matière négligeable. Peut-être parce qu’elle lui en veut. En tout cas, ce n’est pas de l’entente, c’est plutôt du silence. 
Elle nous raconte sa vie au jour le jour, et c’est tout simplement savoureux. Elle a un humour fin. Il y a des soubresauts émotifs pour la peine, cette lecture n’est pas ennuyante mais certainement relaxante. Entre les mots on voit les pas feutrés d’une personne âgée qui, même au paroxysme de l’indignation, ne fait pas beaucoup de bruit. L’âge de la turbulence est terminé et ça s’entend.

Une narratrice probablement assez près de l’auteure puisqu’elle a beaucoup de caractère, est indépendante et audacieuse. Le dernier qualificatif que l’on pourrait lui attribuer est « soumise ».
Il y a si peu de romans qui abordent les limites de la vieillesse, ne serait-ce que pour cela, le roman vaut sa place sur les tablettes de bibliothèque. Si on rajoute le ton intime à l’humour fin, il vaut l’offrande, à soi ou à l’autre.